Interview de Ariel Ogando
mardi 20 mai 2008 par Alexandre Govaerts , Chiara Giordano
Aiguillés par Thierry Deronne (Vice-président de production de ViVe-Tv), Alex et Chiara de ViVe-Be ont eu l’opportunité de participer à deux journées de formation à la communication populaire, organisées par Wayruro Comunicación Popular, à San Salvador de Jujuy (nord-ouest argentin). Ils en ont profité pour poser quelques questions au coordinateur de l’association, Ariel Ogando.
AO : Mon nom est Ariel Ogando, j’appartiens à Wayruro Comunicación Popular, qui est un collectif de travail de communication dans la province de Jujuy, au nord de l’Argentine.
Wayruro a été créé en 1994 et réalise différentes activités, de communication surtout, mais également de recherche, de développement, etc. La naissance de Wayruro est liée à l’émergence d’un front d’organismes étatiques qui luttaient à l’époque contre les politiques néo-libérales imposées par le président d’alors, Carlos Menem. Nous étions alors étudiants en anthropologie et nous décidâmes d’intégrer notre rôle universitaire dans les luttes que menaient ces travailleurs, contre les privatisations en particulier.
Cette relation entre les mouvements de travailleurs et la communication n’existait pas à l’époque. Comme nous n’étions pas formés à la communication, nous avons dû apprendre à en manier les outils. Wayruro s’est composé de camarades provenant de différents secteurs : ingénieurs agronomes, historiens, médecins et professionnels du tourisme, entre autres.
Malgré cette diversité d’origines, ces camarades partageaient le même refus idéologique des politiques qui étaient menées en Argentine au cours de la période en question. Dans le courant de la lutte, et plus spécifiquement dans le cadre de la militance des organisations publiques et des travailleurs, nous nous rendîmes compte qu’il y avait plein d’endroits et de tranchées dans lesquels manquait un travail de communication. Nous commençâmes à réfléchir à la participation qui pouvait être la nôtre. Nous avons ainsi commencé à travailler avec des organisations paysannes, des organisations de droits de l’homme, etc. Un peu plus tard, en 1997/1998, nous avons commencé à travailler avec des organisations de chômeurs de la province. Chemin faisant, nous apprenions énormément, tant du point de vue intellectuel, que de celui plus pratique de l’utilisation des différents outils de la communication au service des organisations. Ainsi, nous avons commencé à réaliser des manuels à l’usage des détenus, ou des guides expliquant ce qu’est la « flexibilisation » du travail, nous avons publié une revue périodique et nous avons monté un programme radio. Ensuite, nous sommes passés aux tâches communautaires dans les barrios, en réunissant des fonds pour équiper des comedores (cantines communautaires), pour acheter des frigos, des fours, etc.
Ce qui nous paraissait également intéressant c’était, d’un côté, de nous mettre au service des organisations et d’essayer d’instaurer une coopération avec elles et, d’un autre côté, de tenter d’effectuer un pas supplémentaire vers le transfert de connaissances à ces organisations. C’est-à-dire mettre en place des activités destinées à transférer un savoir-faire aux organisations pour qu’elles puissent développer leurs propres groupes de communication. Tout ceci en se basant toujours sur une conception politique selon laquelle la communication, pour nous, n’est pas le dessin ou la publicité intégrée dans une revue, mais bien un projet en soi, et de mettre ces outils de communication au service dudit projet politique, qui tient à la transformation de la réalité et à l’amélioration des conditions de vie dans le pays, toujours selon nos faibles moyens et à la petite échelle à laquelle nous travaillons.
Les ateliers de formation auxquels vous avez participé sont la mise en pratique de cette idée principale : transférer nos connaissances communicationnelles à des organisations sociales de différents types, telles qu’une organisation ecclésiastique, une organisation paysanne, une organisation de chômeurs ou une organisation indigène. Le but étant de leur transmettre cette connaissance pour que les organisations puissent disposer des outils conceptuels et méthodologiques pour penser la communication qu’ils vont donner à leur communauté. Ce point est fondamental pour nous, dans le sens où les connaissances puissent se démocratiser et servir de base à un processus de formation perpétuelle, la formation continue de formateurs, en somme. De cette manière, les camarades qui s’enrichissent de ces connaissances ne les gardent pas pour eux, mais les font passer, ce qui permet à tous d’éviter de tomber dans le cliché du « spécialiste », qui seul peut réaliser son travail, car il a un talent spécial ou un don de Dieu. Le fait de réaliser une vidéo ou programme de radio est comparable à toute autre activité qu’un individu entreprend, comme une recette de cuisine, par exemple : la première fois, le résultat ne sera pas très appétissant, la deuxième fois, ce sera déjà un peu meilleur, et la troisième fois, tu réaliseras un plat délicieux.
Il s’agit donc aussi d’une tâche d’apprentissage collectif, dans le sens où on apprend des choses qui se passent continuellement dans la société et qu’il est bon de partager cette connaissance et de la reproduire. Nous, à Wayruro, nous avons un peu cette philosophie, cette volonté de décentraliser, de montrer que nous ne sommes le centre de rien, mais de transmettre notre connaissance - qui se développe continuellement - au maximum de personnes et d’organisations intéressées. Dans le cas des ateliers de formation, il me semble que le plus enrichissant tient au fait de s’entourer de personnes qui ont des conceptions et des opinions différentes, mais qui instaurent une coopération entre eux, à la fin.
Et, dans ces ateliers, ce qui nous étonne le plus, c’est la capacité d’enrichissement mutuel et l’apprentissage du consensus entre opinions divergentes, qui est un phénomène très intéressant. Car si l’important pour chacun est de savoir où il va, il faut être conscient du fait que la société est extrêmement hétérogène et que de nombreuses personnes ne partagent pas notre vision.
En ce qui concerne la collaboration avec ViVe, il faut rappeler que l’initiative revient à Thierry Deronne, qui nous a invités en janvier 2005 au Venezuela pour connaître l’expérience de ViVe et de l’Ecole Populaire Latino-Américaine de Cinéma, qui était en train de naître à l’époque. Nous avons participé quelque peu à ce processus en apportant notre expérience de Wayruro, mais également en nous enrichissant de ce que nous apprenions de cette expérience unique, c’est-à-dire la création d’une chaîne de télévision radicalement différente, d’une chaîne révolutionnaire. Car tous peuvent imaginer ce que pourrait être une chaîne de ce type, mais le fait d’assister à son fonctionnement, de voir le peuple des barrios au travail, de voir une consultora sociai dans laquelle des personnes appartenant à des organisations ouvrières, paysannes ou de femmes, participent, proposent des idées, des programmations, est une expérience extraordinaire. Car il faut comprendre que la création d’une télévision est un processus complexe, dans le sens où il faut harmoniser un tas de thèmes, et l’expérience de ViVe ne m’en est apparue que plus intéressante. Au-delà de cet échange d’expériences, nous collaborons aussi ponctuellement avec ViVe, en coproduction, dans la création de projets relatifs à un thème fondamental pour Blanca [Eeckhout, présidente de ViVe-TV] et Thierry [Deronne] qui est celui de la visibilisation de l’Amérique Latine pour les latino-américains. Car il est important de comprendre que nous ne savons pas trop ce qui se passe là-bas. Si tu demandes, par exemple, à un Argentin, ce qu’il sait de l’Equateur ou du Pérou, il te répondra qu’il ne connaît pas grand-chose, et si tu demandes à un Chilien ce qu’il connait du Brésil ou du Vénézuela, tu obtiendras la même réponse. Il s’agit donc de proposer une alternative à cette politique de communication qui veut que se déverse un flux massif de programmes états-uniens sur les grilles horaires des télévisions latino-américaines. Car ce flux impose un agenda de thèmes à aborder et de ce qui doit être vu ou de ce qui est esthétiquement adéquat pour l’Amérique Latine. Ainsi, nous voyons plein de films qui n’ont rien à voir avec notre réalité, mais que nous sommes toutefois habitués à regarder. L’alternative proposée par ViVe consiste à nous visibiliser, à nous permettre de nous voir comme un peuple, de nous penser depuis la télévision, en faisant en sorte que les problèmes, les visages et les couleurs de l’Amérique Latine apparaissent dans les médias. Wayruro a produit deux séries de documentaires qui furent approuvés par ViVe et dont le but était de commencer à montrer le travail concret sur la réalité latino-américaine et en particulier sur la place que nous occupons dans cette réalité, c’est-à-dire ici, le nord-ouest argentin, dont la racine culturelle est clairement andine. Au-delà de ces collaborations, nous sommes également extrêmement liés au Venezuela en termes affectifs, de solidarité, d’horizons idéologiques et de volonté de nous enrichir de cette transformation que réalise le président Chavez dans la création d’une communauté de nations basée sur les intérêts populaires et non sur ceux de l’Empire, qui ont eu des conséquences terribles dans les années 1990, sous l’effet des politiques néo-libérales imposées dans tous les pays : par Fujimori au Pérou, par Collor de Melo au Brésil, par Menem en Argentine, etc. Il n’existe malheureusement pas encore une chaîne comme ViVe en Argentine. Aujourd’hui, il existe une télévision qui a une programmation culturelle intéressante et un contenu différent de celui des chaînes commerciales. Cette chaîne, qui s’appelle Encuentro (chaîne du Ministère de l’Education) a toutefois le défaut de refléter essentiellement ce qui se passe à Buenos Aires, et de n’être que peu perméable à ce qui se passe à l’intérieur du pays. Mais bon, c’est déjà un bon début, un pas important en termes de communication par rapport au panorama de télévision actuellement offert en Argentine.
Alexandre Govaerts
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